Octobre 2026
Les modèles traditionnels ont longtemps présenté le contrôle de la prise alimentaire comme la résultante de deux grands systèmes séparés : d’une part, les circuits de l’hypothalamus et du tronc cérébral assurant l’homéostasie énergétique ; d’autre part, les circuits dopaminergiques de la motivation/récompense encodant le plaisir et le caractère gratifiant des aliments. En rassemblant les données les plus récentes, une revue signée de chercheurs en neurobiologie vient remettre en question cette vision dichotomique en montrant que la dopamine, au-delà de son rôle connu dans les mécanismes de récompense, participe également à la transmission de signaux sur l’état métabolique de l’organisme, l’arrivée de nutriments et les sensations de satiété.
Le système dopaminergique co-régule la récompense et l’homéostasie énergétique
Les chercheurs présentent différents ensembles neuronaux impliquant la dopamine, formant des réseaux interconnectés et distribués dans plusieurs régions du cerveau :
- Les neurones dopaminergiques (i.e. produisant de la dopamine) de l’aire tegmentale ventrale (VTA, située dans le mésencéphale), participeraient à la fois à l’homéostasie énergétique et aux mécanismes de motivation. L’activité de ces neurones est en effet modulée par l’état métabolique de l’organisme (ex. jeûne, restriction…). Ils réagissent également aux signaux hormonaux intestinaux (ghréline, leptine, GLP-1…) déclenchés par l’arrivée de nutriments, impactant alors la taille des repas et les préférences pour les différents macronutriments.
La composition du régime alimentaire (ex. régime riche en graisses) semble aussi impacter la plasticité et le fonctionnement des neurones dopaminergiques de la VTA impliqués dans la motivation/récompense alimentaire, pouvant donner lieu à des comportements dits « maladaptatifs » (ex. renforcement de l’attirance pour les aliments de haute densité énergétique).
Les chercheurs voient dans cette population neuronale un « hub métabolique » capable de détecter l’état de l’organisme et d’ajuster dynamiquement la motivation et le comportement alimentaire en fonction des besoins physiologiques de l’organisme.
- Dans le noyau accumbens – la principale structure qui reçoit les projections dopaminergiques provenant de la VTA, traditionnellement associée au plaisir – les neurones dit dopaminoceptifs [1] seraient quant à eux impliqués dans la régulation de l’homéostasie énergétique et métabolique en modulant à la fois les comportements de recherche et de prise alimentaire et certaines voies métaboliques comme la dépense énergétique liée à l’activité physique ou encore le métabolisme du glucose. Différentes sous-populations de neurones dopaminoceptifs pourraient être spécialisées dans ces fonctions métaboliques, tandis que d’autres seraient davantage impliqués dans les fonctions motivationnelles. Si des effets antagonistes de différentes sous-populations de neurones dopaminoceptifs ont été décrits sur la prise alimentaire (neurones D1R-SPN inhibant la prise alimentaire vs neurones D2R-SPN la stimulant), les chercheurs pointent que c’est plutôt l’équilibre de l’activité entre ces deux sous-populations qui gouvernerait l’orientation des comportements.
- Dans l’hypothalamus, des populations de neurones dopaminergiques impliquées dans l’homéostasie énergétique ont également été identifiées récemment. Certaines modulent par exemple l’activité des neurones anorexigènes [2] POMC/CART ou l’activité de neurones impliqués dans la dépense énergétique.
- Enfin, souvent décrit comme l’interface entre les systèmes homéostasique et hédonique, l’hypothalamus latéral – qui ne présente pas de populations neuronales produisant de la dopamine mais interagit avec de très nombreuses zones cérébrales – serait le nœud cérébral permettant l’intégration des informations en provenance des différents ensembles de neurones dopaminergiques du mésencéphale et de l’hypothalamus.
Figure : Implication des réseaux dopaminergiques dans le contrôle des processus alimentaires
Les circuits dopaminergiques cérébraux (sur la figure : DA = dopamine ; D1R et D2R = sous-types de récepteurs à la dopamine) sont désormais considérés comme des hubs fonctionnels » capable d’intégrer de multiples signaux provenant de la périphérie et de coordonner différents processus de la prise alimentaire, allant de la motivation à l’homéostasie énergétique, en passant par la mémorisation et le traitement émotionnel des informations alimentaires, ainsi que par la prise de décision (fonctions exécutives).
Voir tous les articles du numéro spécial
[1] Présentant des récepteurs à la dopamine
[2] Qui inhibent l’appétit