Juin 2026
Pour les quelque 100 000 familles, en France, ayant un enfant touché par un trouble du spectre de l’autisme, les repas peuvent être une source de tension, de sentiment d’impuissance et d’épuisement... Pour les aider à surmonter les troubles alimentaires souvent présents chez ces enfants, l’Institut du Goût a développé une méthode basée sur l’approche sensorielle des aliments. Bonne nouvelle : cela marche !
Refus catégoriques de certains aliments, peur panique des aliments inconnus, hypersensibilité aux textures, rejet des odeurs ou des couleurs : les troubles alimentaires toucheraient plus de 80 % des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA). L’impact de cette situation sur la santé de l’enfant, en premier lieu au plan nutritionnel, mais aussi sur la qualité de vie de l’enfant comme du foyer peut être considérable. Si les familles connaissent bien cette réalité, elle restait peu explorée, laissant les professionnels aussi démunis que les parents. Il est vrai que le sujet dresse devant la science un Himalaya de complexité tant les déterminants en sont multiples et individualisés. L’Institut du Goût (IDG) a décidé de l’aborder par la voie dont il est le pionnier et le spécialiste incontesté : l’éducation sensorielle [1].
L’expertise scientifique et éducative conjuguée aux résultats obtenus par des programmes opérationnels tels que les « Classes du Goût » a servi de base de développement à ce projet innovant. « Au niveau d’une population ne présentant pas de trouble du neurodéveloppement, le rapport aux sens permet de changer la relation à l’alimentation, y compris chez les enfants et adolescents ayant une alimentation restrictive ou sélective, affirme Nathalie Politzer, directrice de l’Institut. Dès lors la question s’est posée : nos méthodes auraient-elles la même efficacité sur une population spécifique ? Nous avons choisi de nous concentrer sur les enfants avec autisme car leurs particularités [2] sensorielles sont une caractéristique majeure des troubles du spectre de l’autisme (TSA). »
Un programme innovant et mobilisateur
Dès 2021, l’IDG met au point le programme « Je mange un jour bleu » avec l’objectif de lancer la phase test dès l’année suivante. Il reçoit le soutien d’acteurs publics et privés, dont Cultures Sucres [3], et a été distingué par le Programme National de l’Alimentation, témoignage de l’intérêt qu’il suscite auprès des instances en charge de la politique publique de l’alimentation.
Pourquoi « un jour bleu » ?
La sélectivité alimentaire observée chez les enfants avec autisme est directement liée à la sensorialité qui s’exprime dans ce contexte de manières très spécifiques : une texture banale peut être perçue comme agressive, une odeur insupportable, une couleur anxiogène... L’exploration et l’éducation sensorielles constituent une approche émergente qui permet d’apporter des éléments de réponse à un grand nombre de problématiques alimentaires. Le nom du programme – « Je mange un jour bleu [4] » – évoque cette corrélation entre l’acte de manger et le système sensoriel. Sa tournure poétique et énigmatique nous rappelle que l’autisme est un univers dont on connaît les contours mais dont l’exploration est loin d’être achevée.
Le test se révèle plus qu’encourageant. À titre d’exemple, Nathalie Politzer évoque un cas où le résultat a dépassé les espérances. « Sur les six enfants du groupe pilote, l’un d’entre eux est passé du repas sur mesure, apporté par les parents à l’école à midi, au repas de la cantine qui est devenu pour lui une routine. » À l’aune de la complexité du problème, on mesure à quel point cet acquis est une victoire. Pour l’enfant et sa famille, dont le quotidien a été transformé ; pour la recherche, à laquelle le programme ouvre un vaste champ d’étude.
Des bénéfices avérés pour les enfants avec autisme
Fort des premiers résultats, le programme change progressivement d’échelle. Il englobe aujourd’hui 50 enfants et 70 professionnels formés. Comme le souligne Nathalie Politzer, « le dispositif repose sur des ateliers sensoriels individuels encadrés par un ou deux adultes et nécessite une observation très fine de l’enfant. » Il est vrai que faire adhérer à l’expérimentation des enfants dont le mode de fonctionnement nous échappe et varie énormément d’un enfant à l’autre est un premier défi auquel la sensorialité permet d’apporter des réponses. Par exemple, identifier un centre d’intérêt précis permet de contourner les résistances. Une passion pour les chats ? Les premiers contacts avec l’aliment se feront avec la délicatesse dont ferait preuve un chat. Une passion pour le piano ? Le processus passera par l’audition à travers un chaînage entre des sons de piano et des bruits liées à l’alimentation.
Les résultats confirment les évaluations effectuées lors de la phase test tout en délivrant une vision affinée des problématiques. Comme l’explique Nathalie Politzer, « l’impact sur les relations des enfants à l’alimentation est vérifié. En termes de modification des comportements, les effets positifs ont été observés sur les trois quarts des enfants mais avec une graduation allant d’un effet modéré (disparition des crises déclenchées par la présentation d’un aliment) jusqu’à un changement profond marqué par un élargissement du répertoire alimentaire. Les cas d’opposition forte et persistante sont restés marginaux mais ils ont permis d’identifier des axes d’amélioration de la méthode. »

Une passerelle entre les problématiques alimentaires
Le programme « Je mange un jour bleu » est entré, fin 2025, dans sa phase de déploiement territorial dont la région Hauts-de-France constitue la première étape. Pour assurer sa mise en œuvre, l’IDG propose des formations et des outils destinés aux spécialistes de l’autisme ainsi qu’aux acteurs des structures sociales et médicales : éducateurs, psychologues, orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes, infirmiers... Cette formation référencée par le Centre de Ressources Autisme du Nord Pas de Calais (CRA-NPDC) fait l’objet de nombreuses demandes qui témoignent d’une forte attente d’outils et d’innovation dans le domaine des TSA. Un succès qui incitera probablement d’autres régions à accueillir le programme.
En moins de cinq ans, « Je mange un jour bleu » est passé de l’idée à l’application sur le terrain où elle fait ses preuves. Et la dynamique semble loin de s’arrêter tant le programme offre de perspectives. « Les démarches basées sur la sensorialité peuvent générer des outils puissants pour aider toutes les personnes ayant des difficultés liées aux sens, avec ou sans troubles alimentaires, porteurs ou non d’un trouble du neurodéveloppement, conclut Nathalie Politzer. Cette voie doit être approfondie et soutenue dans la longueur pour développer les outils adaptés, sensibiliser la sphère médico-sociale et rendre les bénéfices de la sensorialité accessibles à toute la population. » Autant de raisons qui en font un atout pour les politiques sociales et de santé publique.
[1] Créé en 1999, l’Institut du Goût contribue à la compréhension et à l’orientation des comportements alimentaires en plaçant le goût au centre de ses travaux et de ses expérimentations.
[2] Chez les enfants avec autisme, , les troubles sensoriels peuvent prendre la forme d’une hypersensibilité, d’une hyposensibilité ou de troubles de l’intégration.
[3] Cultures Sucre apporte régulièrement son soutien à des actions de l’Institut du Goût.
[4] L’intitulé fait aussi référence au bestseller international, Je suis né un jour bleu, autobiographie d’un savant atteint d’autisme (Daniel Tammet, Les Arènes, 2007).
Le programme « Je mange un jour bleu » est soutenu par un collectif de partenaires dont les vocations respectives reflètent la diversité des enjeux de santé et de société concernés par ce projet : ARS Hauts-de-France, Fondation Handicap Malakoff Humanis, Programme national pour l’alimentation « Territoires en action », Groupe Agrica, FIRAH, ARS Île-de-France, Famille Bouvier Carat, Cultures Sucre, Fondation OCIRP, Fondation Sandrine Castellotti.