Mai 2026
Parmi les métiers de l’industrie sucrière, le « coordinateur » ou la « coordinatrice laboratoire » joue un rôle déterminant. Il (ou elle) supervise toutes les analyses permettant d’assurer la qualité du produit final et le bon fonctionnement du procédé d’extraction. Chaque jour, plus de 200 paramètres doivent être contrôlés pour vérifier leur conformité et, si nécessaire, déclencher des actions correctives.
Le laboratoire est à la sucrerie ce que le sextant (ou le GPS) est au navigateur. Sans lui, le procédé sucrier fonctionnerait « à l’aveugle ». C’est pourquoi le laboratoire de la sucrerie vit au rythme de la production sur laquelle son équipe exerce une veille active, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24...
À la sucrerie Saint-Louis de Roye, dans la Somme, Émilie Joulin exerce son métier de coordinatrice laboratoire au sein d’une équipe composée de la responsable Laboratoires, d’un technicien en charge des analyses, d’une seconde coordinatrice et de collègues saisonniers qui viennent leur prêter main forte quand la campagne sucrière bat son plein [1]. « Notre activité couvre la totalité du process, à l’exception de l’analyse des betteraves qui est assurée par le centre de réception, précise Émilie. Le travail commence au niveau des cossettes dont on mesure la teneur en sucre ainsi que certains aspects microbiologiques qui permettent de présager, dès l’amont, de la conformité réglementaire du sucre et des coproduits qui seront obtenus. »
Au programme : physique, chimie, microbiologie, thermodynamique...
À partir de là, des prélèvements sont effectués et analysés en flux tendu, depuis la diffusion jusqu’au produit final en passant par les coproduits issus de la production. « Je réalise moi-même certains prélèvements mais la plupart sont effectués par les opérateurs. Ma mission est de les réceptionner, de les répertorier, de coordonner les analyses, de rentrer toutes les données dans le système informatique tout en communiquant nos résultats et recommandations aux ateliers concernés afin qu’ils puissent optimiser leurs réglages. » Ainsi, les contrôles portent sur des points spécifiques à chaque étape mais déterminants pour la suite des opérations. Par exemple, dès le jus de diffusion dont la pureté et le pH (acidité) servent de base aux réglages du process dans son ensemble.
De même, l'étape d'épuration à l'aide du lait de chaux conduit à contrôler le profil des impuretés et des écumes qui seront restituées à l’environnement sous forme d’amendement agricole. Les sirops concentrés après évaporation sont évalués sur leur teneur en sucre et caractérisés sous les angles sanitaires, colorimétriques et de leur potentiel hydrogène (pH). « La cristallisation, étape clé du procédé sucrier, requiert une vigilance particulière pour suivre et contrôler le développement des cristaux, adapter les paramètres des cuites de cristallisation. Enfin, toutes les eaux générées, réintroduites dans le procédé en tant qu’énergie thermique ou valorisées dans d’autres utilisations sont analysées afin de vérifier les conformités techniques et réglementaires exigées pour chaque application. »
Un métier au croisement de la science, de l’industrie et des enjeux sociétaux
Si ces opérations ont pour objectif d’aboutir à un sucre de qualité et conforme au cahier des charges demandé selon ses utilisations (pureté, granulométrie...), elles servent aussi à assurer la traçabilité du produit. En effet, la provenance de la matière première et toutes les interventions dont l’extraction du sucre a fait l’objet sont consignées et enregistrées dans une base de données exploitables par les services internes et les instances de contrôle externes. « C’est également le cas pour nos co-produits comme les pulpes, destinées à l’alimentation animale, et les mélasses dont les utilisations peuvent être alimentaires (levures) et non alimentaires (alcool traditionnel, bioéthanol-carburant) », précise Émilie Joulin.
Pour réaliser toutes ces tâches au quotidien, le métier de coordinatrice laboratoire en sucrerie nécessite un solide bagage scientifique et technique doublé d’un sens aigu de l’organisation et d’une énergie sans faille. Selon l’envergure du site, la visite des ateliers peut rapidement se chiffrer en kilomètres. Le nombre de paramètres à prendre en compte sur une journée – jusqu’à 200 ! – et l’accumulation des sollicitations qui attendent une réponse requièrent une aptitude à hiérarchiser les tâches et à résister au stress. Sans compter la pression exercée par les enjeux de performance du site : rythme de production, rendements, qualité des produits...

Le secret d’Émilie au quotidien ?
« Tout d’abord, il faut savoir que l’industrie sucrière est un secteur où la solidarité entre les collaborateurs, au sein et à travers les fonctions, est vraiment une réalité. L’entraide permet d’affronter les moments les plus intenses. Ensuite c’est un métier où je peux m’accomplir à travers les aspects scientifiques de ma formation initiale et les techniques de l’industrie sucrière que j’ai découvertes quand je suis entrée, en 2009, dans cet univers. La diversité des analyses et des enjeux en font un terrain d’activité passionnant. D’ailleurs, je vous garantis qu’entre le terrain et la paillasse [2]
on ne s’ennuie jamais ! »
Comment devenir coordinateur(trice) de laboratoire en sucrerie ?
Le métier de technicien(ne) et de coordinateur(trice) dans l’industrie sucrière est accessible par toutes les filières de formation à la chimie, à la biologie et à l’agronomie.
- La voie la plus directe passe par un bac scientifique (Bac pro Sciences et Techniques de laboratoire, Bac général Physique-Chimie-SVT) complété d’un cursus Bac+3 à Bac +5 (BTS biochimie, Licence ou Master Chimie, Productions végétales, Agroalimentaire...).
- La formation au procédé sucrier est assurée en interne, avec l’appui du tutorat et des outils mis en place par la filière.
- Le métier nécessite des bases solides (chimie, maîtrise des instruments de laboratoire et des outils numériques), rigueur et rapidité, esprit d’équipe et capacités relationnelles, résistance à des rythmes de travail soutenus et adaptation aux horaires décalés.
[1] Le laboratoire de Roye apporte également un soutien technique à d’autres sites de production du groupe qui ne sont pas équipés des mêmes moyens.
[2] Dans le vocabulaire scientifique, la « paillasse » désigne le plan de travail destiné aux manipulations de laboratoire.