Avril 2026
Les odeurs ont une puissante capacité à raviver les souvenirs. Mais pourquoi certaines sont-elles plus évocatrices que d’autres ? Des chercheurs français ont exploré la question dans une série d’études menées au centre de recherche et d’innovation de l’Institut Lyfe (anciennement Institut Paul Bocuse), près de Lyon. Ils compilent dans une publication les résultats obtenus auprès de 106 jeunes adultes (dont 65 femmes, âgés de 22 ans en moyenne) ayant participé à la même expérience dans 4 études distinctes.
Distinguer les deux phases d’émergence d’un souvenir olfactif
Dans leurs travaux, les chercheurs ont étudié séparément les deux phases qui interviennent quand un souvenir olfactif émerge :
1. la phase de reconnaissance de l’odeur, c’est à-dire le fait d’identifier l’odeur comme déjà connue,
2. la phase de récupération de l’épisode auquel l’odeur est associée (rappel associatif).
L’objectif de l’expérience était ainsi d’identifier les caractéristiques des odeurs (ex : intensité, familiarité…) qui favorisent chacune des phases du processus.
Pour cela, les chercheurs ont imaginé un dispositif expérimental suivant :
- Pendant 3 jours, les sujets étaient exposés à différentes odeurs (n=9, dont odeurs de fruits, de fleurs, de verdure, d’herbe coupée, de menthol, de tomate, de musc, de tabac…)), chacune étant diffusée aléatoirement dans un paysage (ex. bord de mer) et un emplacement spécifique dans ce paysage (ex. sur le sable), représentés sur ordinateur (cf. cercles oranges sur la figure 1A). Le fait de cliquer sur un cercle d’emplacement déclenchait la libération de l’odeur (Figure 1A). Les odeurs associées aux paysages et emplacements variaient selon les participants, afin d’éviter de créer des associations mentales reposant sur la logique (ex. odeur iodée en bord de mer), l’expérience ciblant ici la seule mémorisation.
Figure 1A : Schéma du protocole expérimental Après 3 jours d’exposition à des odeurs associées à des contextes et emplacements spécifiques.
- Le 4ème jour, les sujets étaient réexposés aux 9 odeurs (ainsi qu’à d’autres odeurs utilisées comme distracteurs) et devaient indiquer s’ils reconnaissaient l’odeur ; le cas échéant, ils devaient alors l’associer à l’un des paysages puis l’un des emplacements précédemment visualisés (Figure 1B).
Figure 1B : Schéma du protocole expérimentalLes souvenirs olfactifs créés étaient testés en termes de reconnaissance d’odeurs puis de rappel associatif.
À l’issue de l’expérience, les participants devaient décrire avec leurs mots chacune des 9 odeurs testées et noter l’intensité perçue, la familiarité [1] et le plaisir ressenti. L’intensité émotionnelle était calculée comme la valeur absolue du plaisir/déplaisir ressenti (quelle que soit sa valence, positive ou négative). Les données ainsi obtenues permettaient d’identifier les caractéristiques des odeurs prédisant le mieux d’une part le succès de la phase de reconnaissance (odeur reconnue ou non le 4e jour, Figure 1B), et d’autre part le succès de la phase de rappel associatif (i.e. odeur placée ou non au bon endroit ; Figure 1B).
Des associations spécifiques pour chaque phase
Résultats ? Chaque phase de formation des souvenirs olfactifs présentait des variables prédictives spécifiques :
- L’intensité émotionnelle (plaisir/déplaisir) suscitée par l’odeur (surtout quand elle était déplaisante) ainsi que la diversité des termes employés pour la décrire semblaient renforcer la capacité de reconnaissance des odeurs (phase 1) ;
- Tandis que l’originalité/l’unicité des termes décrivant l’odeur et le degré de familiarité de l’odeur (soit très fort, soit très faible) semblaient renforcer le rappel associatif (phase 2).
Ces résultats suggèrent ainsi que les émotions associées aux odeurs interviendraient dans la phase de reconnaissance des odeurs (plutôt que dans la phase de récupération des souvenirs associés). En outre, alors que les humains peinent en général à décrire les odeurs qu’ils perçoivent, le double rôle de la verbalisation des odeurs est ici mis en lumière : celle-ci intervient dans les deux phases de la genèse des souvenirs olfactifs, à travers la richesse des termes descriptifs employés pour la phase de reconnaissance, à travers leur unicité pour la phase de rappel associatif. Comme le résument les auteurs, « pour qu’une odeur soit vraiment “proustienne”, il faut à la fois une composante émotionnelle et une distinctivité sémantique ». Autrement dit, pas de souvenir olfactif fort sans émotion et sans verbalisation adéquate !
Figure 2 : Résumé graphique
[1] Familiarité habituelle avant l’expérience allant de odeur inconnue/non familière à odeur très bien connue, extrêmement familière