Octobre 2025
Trente-trois définitions différentes recensées pour l’insécurité alimentaire, dix-neuf pour la sécurité alimentaire… tel est le constat dressé par des chercheurs américains dans une revue qui a analysé l’évolution de ces concepts au cours des 75 dernières années et la diversité des dimensions incluses sous ces termes. Or pour les chercheurs, cette absence de définition consensuelle va bien au-delà de simples considérations sémantiques : elle pourrait entraver en partie l’efficacité des actions de lutte contre l’insécurité alimentaire. Explications.
Le droit à l’alimentation a été reconnu comme un droit humain fondamental en 1948. Depuis, des dizaines d’organisations œuvrent à réduire le fardeau de la faim dans le monde. Pourtant, le nombre de personnes connaissant la faim peine à diminuer et connaît même une ré-augmentation depuis 2020 (en lien avec la crise sanitaire Covid-19 et certains conflits comme la guerre en Ukraine), avec plus de 800 millions de personnes touchées. Au-delà de la seule faim, c’est plus de 2 milliards d’individus qui seraient concernés par l’insécurité alimentaire chaque année dans le monde selon les dernières estimations de la FAO.
Des définitions et des mesures variables
Bien qu’une définition internationale consensuelle de la sécurité alimentaire ait été proposée lors du sommet mondial sur l’alimentation en 1996 (voir encadré), de nombreuses variantes de définitions de la sécurité alimentaire et de l’insécurité alimentaire continuent d’être utilisées par les acteurs de différentes disciplines impliquées (agronomes, anthropologues, économistes, nutritionnistes, sociologues…), avec des dimensions communes (notamment l’accès à une alimentation suffisante en quantité) et d’autres utilisées de façon plus variable selon les sources (qualité nutritionnelle, diversité, préférences alimentaires…). Les dimensions considérées dépendent aussi du niveau d’analyse : monde, pays, foyer, individu. Par exemple, la disponibilité alimentaire fait plutôt référence aux ressources alimentaires disponibles à l’échelle mondiale/régionale, quand l’accès à l’alimentation concerne plutôt le foyer ou les individus. De très nombreuses échelles de mesure co-existent – allant de l’échelle du vécu de l’insécurité alimentaire à l’échelle de faim ressentie, en passant par le score de diversité alimentaire du foyer ou l’index des stratégies d’adaptation –, présentant des finalités différentes (identification des prévalences, des causes, des conséquences…).
L’enrichissement de la définition de la sécurité alimentaire depuis 1975
Le concept de sécurité alimentaire a évolué au cours des cinquante dernières années, reflétant les changements dans les visions et orientations des politiques publiques avec le temps.
1) Le terme est apparu pour la première fois lors de la Conférence mondiale de l’alimentation de 1974, avec une définition centrée sur l’approvisionnement alimentaire : « Disponibilité en tout temps de réserves mondiales suffisantes en denrées de base, permettant de répondre à la croissance de la consommation alimentaire et de contrecarrer les fluctuations de production et de prix ». [World Food Conference, 1974]
2) En 1983, la FAO a intégré la notion d’accès à la nourriture : « Garantir que toutes les personnes, à tout moment, disposent à la fois d’un accès physique et économique aux aliments de base dont elles ont besoin » [FAO, 1983]
3) La définition largement reconnue du Sommet mondial de l’alimentation (1996) a renforcé la nature multidimensionnelle de la sécurité alimentaire, incluant à la fois la disponibilité alimentaire, la possibilité d’accès à cette alimentation, son utilisation/utilité et sa stabilité :
« La sécurité alimentaire existe lorsque toutes les personnes, à tout moment, ont un accès physique et économique à une alimentation suffisante, sûre et nutritive, répondant à leurs besoins nutritionnels et à leurs préférences, permettant une vie active et en bonne santé ». [World Food Summit, 1996]
Source : FAO. Food Security. Policy Brief. June 2006.
Le manque d’indicateurs concrets
Les chercheurs alertent aussi sur le fait que les termes utilisés dans les définitions ne sont pas associés à des indicateurs concrets : que faut-il entendre par alimentation « suffisante » ? Faut-il en rendre compte par une mesure objective (ex. calories suffisantes pour couvrir les besoins ?) ou subjective (perception des personnes concernées) ? Qu’est-ce qu’une alimentation qui répond aux « préférences » ou une alimentation obtenue par des moyens sociaux culturellement et socialement dits « acceptables »[1] ?
La nécessité d’une harmonisation
Pour les chercheurs, « comme les définitions précèdent les mesures, les mesures produisent des indicateurs, et les indicateurs orientent l’action ; cela pose problème ». Autrement dit, ils appellent à (ré)entériner une définition et des méthodes de mesure consensuelles afin d’identifier précisément les populations confrontées à l’insécurité alimentaire et les facteurs susceptibles de favoriser cette situation ; et lutter ainsi plus efficacement contre ce fléau.
[1] Telle que mentionnée dans certaines définitions de l’insécurité alimentaire comme celle proposée en 1990 par le Life Sciences Research Office, souvent utilisée aux Etats-Unis : disponibilité limitée ou incertaine d’aliments sûrs et nutritionnellement adéquats, ou capacité limitée ou incertaine d’accéder à des aliments acceptables de manière socialement acceptable.
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