Betterave sucrière : les bonnes semences font les belles plantes !

Betterave sucrière : les bonnes semences font
les belles plantes !

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Juin 2022

Elle s’épanouit au Nord, se reproduit au Sud. On récolte ses racines en automne, ses graines en été. Elle est robuste et bourrée d’énergie mais elle craint la piqûre des pucerons… Bref, dans l’univers des grandes cultures, la betterave sucrière est une plante pas tout à fait comme les autres, et tout commence dès qu’on la sème. Retour sur son acte de naissance.

Les produits issus de la transformation de la betterave sucrière (sucre, bioéthanol, alcool traditionnel…) contribuent à l’indépendance alimentaire et énergétique de la France. Cette ressource agricole stratégique est au centre de toutes les attentions, et les agriculteurs lui apportent des soins particuliers. Mais pour donner le meilleur d’elle-même, elle doit aussi, et avant tout, être issue d’une bonne lignée. Autrement dit, appartenir à une variété délivrant les meilleurs rendements dans les conditions de culture où elle sera implantée et dans un contexte climatique de plus en plus compliqué.

Des semences certifiées

Sur le terrain, l’agriculteur choisit les variétés de betteraves qu’il souhaite semer en fonction de différents critères : rendements à l’hectare, rapport poids/taux de sucre des racines, conditions pédoclimatiques locales, prévisions météo de l’année… Quel que soit son choix, la qualité des betteraves repose sur la qualité des semences. Les semences constituent ainsi le premier maillon de la chaîne de valeur de la filière betterave-sucre-alcool.

Elles sont produites par des entreprises spécialisées qui s’appuient sur deux autres catégories d’acteurs : les créateurs de variétés et les agriculteurs multiplicateurs de semences. Les premiers, également appelés « obtenteurs », ont pour mission de mettre au point des nouvelles variétés (sélection variétale) et de les inscrire au Catalogue des espèces et variétés de plantes cultivées. Ce registre officiel, placé sous la responsabilité du ministère en charge de l’Agriculture, couvre toutes les plantes de grandes cultures ainsi que la vigne et le maraîchage. Il compte plus de 400 variétés de betteraves sucrières certifiées à partir desquelles les professionnels peuvent produire et commercialiser des semences dites « de ligne pure ».

Deux années pour croître et se multiplier

Les caractéristiques biologiques de la betterave sucrière font que la production de semences se distingue des autres espèces comme les céréales et les oléo-protéagineux. En effet, beta vulgaris (c’est son nom scientifique) est une plante bisannuelle, ce qui signifie qu’elle accomplit son cycle végétatif sur deux ans. La première année est consacrée au développement des feuilles grâce auxquelles elle constitue, via la photosynthèse chlorophyllienne, les réserves d’énergie qu’elle stocke dans la racine sous forme de sucre.  Au cours de la seconde année, les tiges se développent, les fleurs apparaissent et les graines se forment. La montée en graine achève son cycle de vie.

Pour produire des semences, le sélectionneur fournit à l’établissement semencier des graines de base. À partir de celles-ci, le semencier produit des petites betteraves, appelées « planchons », qu’il confie ensuite à des « agriculteurs multiplicateurs ». Comme l’explique Olivier de Croisoeuil, directeur de Production de semences du site KWS de Buzet-sur-Baïse (Lot-et-Garonne), « ceux-ci ont pour mission de conduire la culture des planchons de betteraves jusqu’à la récolte des graines, dans le cadre d’un contrat et d’un plan de culture aux critères bien précis. Le respect du cahier des charges permet d’obtenir la certification indispensable à la commercialisation des semences produites. Enfin, un hectare consacré à la multiplication donne 1,5 à 2 tonnes de graines qui, elles-mêmes, permettront d’ensemencer jusqu’à 800 hectares de betteraves sucrières. »

Repiquage des « planchons » de betteraves sucrières. Les « mâles » pollinisateurs sont implantés au centre, les « femelles » de part et d’autre.

Une plante au pollen voyageur

La multiplication des semences de betteraves requiert un savoir particulier. En effet, les variétés de betteraves cultivées en France sont des hybrides, issues du croisement entre un plant mâle pollinisateur et un plant porte-graines. Afin de favoriser la pollinisation, l’agriculteur multiplicateur repique les lignées parentales dans une alternance de rangées pollinisatrices et non pollinisatrices. « Or, le pollen de betterave est « anémophile », c’est-à-dire très léger et facilement transporté par le vent, souligne Laurent Boisroux, directeur de l’Agronomie de l’entreprise Deleplanque. Il peut parcourir plusieurs kilomètres avec le risque de féconder une autre variété. Dès lors, les semences issues de cette pollinisation indésirable ne seront plus conformes aux critères de la variété et ne pourront être certifiées. C’est pourquoi les parcelles de multiplication doivent être soigneusement isolées et séparées par une distance suffisante pour minimiser les risques. » Fixée par réglementation, la distance peut aller de 300 à 5 000 m selon les variétés de betteraves concernées, soit un isolement très supérieur aux 10 m exigés pour certaines céréales.

Autre particularité, la betterave sucrière a besoin de beaucoup de soleil pour accomplir son cycle de reproduction. Le Sud-ouest de l’Hexagone offrant les conditions idéales, cette région est devenue le berceau historique de la production de semences en France. Ce qui n’exclut pas d’autres territoires comme la Provence, « ou encore la région de La Rochelle qui est la deuxième de Métropole en nombre d’heures de soleil par an », note Laurent Boisroux. En revanche, la racine a besoin d’un climat tempéré, alternant les périodes chaudes et humides, pour se développer et accumuler les réserves de sucre. C’est pourquoi les zones de production sucrière sont concentrées au Nord de la Loire.

Enfin, les cycles culturaux sont également décalés. Pour la reproduction, les semis sont effectués en août, les planchons récoltés en janvier-février puis repiqués dans le mois suivant afin de récolter les graines fin juillet-début août. Les betteraves à sucre sont, quant à elles, semées en mars et les racines récoltées à l’automne.

Préparer les graines pour les semences

Après récolte, les graines sont prises en charge par l’établissement semencier qui va les préparer à être commercialisées et semées. Les opérations consistent à éliminer les éléments indésirables (poussières, résidus végétaux), trier et calibrer les graines qui sont alors polies (pour enlever le « liège » qui les entoure) puis lavées à l’eau chaude. Elles sont ensuite enrobées avec de la tourbe ou de l’argile.

 « L’enrobage permet à la fois de protéger les graines avec un matériau naturel et perméable à l’eau et de leur donner une forme de bille adaptée au semis mécanisé, détaille Olivier de Croisoeuil. Il sert aussi de support aux traitement fongicides et insecticides qui protègent la graine des parasites présents dans le sol et qui permettront de réduire les interventions lors de la levée. Ces produits appliqués par pulvérisation à chaud peuvent être conventionnels ou agréés en culture bio. »

Crise de la jaunisse : une course contre la montre

Parmi les ennemis dont la betterave doit être protégée, le puceron est un des plus redoutables. En piquant les feuilles, il inocule un virus provoquant différentes formes de jaunisses qui bloquent la photosynthèse et la croissance de la plante. « En 2020, plus d’un tiers des récoltes ont été détruites par les jaunisses », rappelle Vincent Laudinat, directeur général de l’Institut Technique de la Betterave. La seule solution existant actuellement pour lutter efficacement contre ce fléau est apportée au niveau de l’enrobage de la graine par un traitement à base de « néonicotinoïdes ». Cette famille de produits fait débat depuis plusieurs années mais son utilisation a été réautorisée en 2021, par dérogation reconductible 3 années maximum et uniquement pour les semences de betteraves, afin de trouver dans l’intervalle des solutions alternatives.

Pour répondre à cet objectif, un important Programme national de recherche et d’innovation (PNRI) a été lancé dès 2020 avec le soutien du gouvernement. Il réunit dans une collaboration étroite l’Institut Technique de la Betterave (ITB), l’Institut national de recherche agronomique et environnementale (INRAE) et les acteurs de la filière, dont les semenciers-sélectionneurs qui sont, par nature, très engagés dans les activités de recherche et développement.  Ils sont notamment à l’origine de deux projets prometteurs orientés vers la sélection de variétés plus résistantes aux jaunisses. Le projet « FLAVIE » initié par les groupes français et internationaux Betaseed, DLF, Florimond Desprez, KWS et SESVanderHave ; le projet « PROBEET », conduit par Deleplanque.

Semer les graines de l’avenir

« Les premiers résultats de PROBEET sont encourageants, annonce Laurent Boisroux. À partir de nos élevages de pucerons porteurs de différents virus, nous avons inoculé de très nombreuses plantes et identifié des variétés limitant les pertes de rendements à environ 15-20 % en présence de très forte pression jaunisse. Notre objectif est de limiter au maximum la perte de productivité qui peut atteindre 40 à 50 % comme nous l’a rappelé l’année 2020. »  Cette avancée contribue à l’éventail de solutions opérationnelles explorées par les 18 autres projets inscrits au PNRI afin d’aider les agriculteurs à passer le cap en 2024.

Au vu de l’échéance et de la complexité des recherches, le défi est considérable. Mais la capacité d’innovation de la filière semences conjuguée à l’expertise des organismes de recherche scientifique ont déjà fait la preuve de leur efficacité. Leurs travaux ont débouché sur des semences de variétés plus résistantes aux maladies et agresseurs de la betterave (rhizomanie, nématodes…). Aujourd’hui, le réchauffement climatique pose de nouveaux défis, notamment avec l’apparition de ravageurs jusqu’alors absents des zones de production, par exemple le charançon. Autant de thèmes sur lesquels les producteurs de semences se mobilisent pour apporter aux agriculteurs et à tous les acteurs de la filière betterave-sucre des graines performantes et porteuses d’avenir.



Légende photo header : Un champ de betteraves sucrières montées en graines pour la production de semences.

A retenir
  • La France est le premier producteur européen de semences de betteraves

  • 5 600 ha dédiés à la production de semences

  • 5 entreprises de sélection variétale

  • 22 entreprises de production de semences

  • 1 085 agriculteurs multiplicateurs

  • La commercialisation des semences est assurée par les coopératives et entreprises de négoce agricole qui sont des acteurs à part entière de la filière semences, au même titre que les 23 700 planteurs qui cultivent la betterave sucrière en France.

Sources
  • Sources : SEMAE, Cultures Sucre, Mémo-statistique 2022

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