Octobre 2025
Inquiétudes à l’idée de manquer de nourriture, renoncement à certaines dépenses voire privations auto-imposées : à quelles difficultés les Français font-ils face pour s’alimenter ? Combien sont-ils dans ces situations et quelles sont les populations rencontrant le plus de difficultés ? Autant de questions auxquelles des enquêtes récentes menées dans l’Hexagone apportent de précieux éléments d’éclairage.
Plusieurs indicateurs plutôt qu’un indicateur unique
Premier enseignement que l’on peut retenir provenant de ces différentes sources : il n’existe pas un indicateur unique et consensuel qui permettrait de décrire la situation alimentaire du pays. L’insuffisance alimentaire (quantitative et qualitative) et l’insécurité alimentaire sont les indicateurs les plus couramment utilisés, en particulier dans les enquêtes « traditionnelles » menées à l’échelle nationale telles que les enquêtes INCA 3 et CREDOC. Toutefois, ces indicateurs reflètent des dimensions spécifiques limitées (voir encadré).
Deux indicateurs « classiques » pour décrire la situation alimentaire
L’insécurité alimentaire décrit la situation où la possibilité de s’approvisionner en nourriture suffisante et adéquate d’un point de vue nutritionnel et de façon socialement acceptable, est limitée ou incertaine. Elle est souvent mesurée à partir du questionnaire national américain HFSSM (pour Household Food Security Survey Module, version courte en 6 questions sur le fait d’avoir dû réduire ses consommations/portions alimentaires par manque d’argent, le fait d’avoir expérimenté la faim, d’avoir dû manger moins que nécessaire/souhaité au cours des 12 derniers mois, etc.).
Selon les réponses au questionnaire, l’insécurité alimentaire est gradée comme absente, modérée ou sévère.
L’insuffisance alimentaire regroupe l’insuffisance alimentaire quantitative, définie comme le fait d’avoir souvent/parfois eu insuffisamment à manger au cours des 12 derniers mois ; et l’insuffisance alimentaire qualitative, définie comme le fait d’avoir eu suffisamment à manger mais pas toujours les aliments que l’on aurait souhaité au cours des 12 derniers mois.
La dernière étude réalisée par le Credoc (données collectées pendant l’été 2024) a ainsi préféré présenter plusieurs indicateurs pour refléter les différentes difficultés auxquelles sont confrontés certains Français. Ainsi, d’après cette étude :
- 7 à 9 % des Français sont contraints de réduire leurs nombres de repas / leurs portions toutes les semaines ou presque ;
- 9 % déclarent être inquiets à l’idée de manquer d’aliments ;
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12 % rapportent ne pas avoir assez à manger parfois ou souvent (insuffisance quantitative et qualitative) ;
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Et 16 % doivent s’imposer des restrictions budgétaires en matière d’alimentation.
Un Français sur deux (51 %) rencontrerait au moins un type de difficulté alimentaire, tandis que 14 % – considérés ici en situation de précarité alimentaire – cumuleraient de nombreuses difficultés (Figure 1).
Figure 1 : Typologie des situations alimentaires des Français
Les situations alimentaires des Français forment un continuum allant de l’absence de contrainte/difficulté (pour 49 %) à des contraintes alimentaires fortes qui se cumulent (pour 14 %).
À noter, ces chiffres doivent toutefois être considérés avec précaution ; en effet, selon les différentes enquêtes, on peut retrouver des estimations très différentes pour certains indicateurs, en dépit de questionnaires identiques utilisés pour les mesurer.
Des catégories de Français plus touchées que d’autres
Les différentes enquêtes françaises disponibles apportent par ailleurs des éléments d’éclairage sur les populations les plus à risque de rencontrer des difficultés alimentaires.
- Quel que soit l’indicateur considéré (insécurité alimentaire, précarité alimentaire), les femmes et les jeunes apparaissent comme plus touchés. Parmi les jeunes, près d’un étudiant sur deux déclare ne pas avoir suffisamment à manger de tous les aliments qu’il souhaiterait (insuffisance alimentaire qualitative, voir Figure 2).
- Certains types de ménages sont aussi plus affectés : les familles monoparentales et les personnes seules (dont les hommes âgés vivant seuls, qui ressortent comme un profil type).
- Également concernés, les individus restreints en termes de matériels et équipements de cuisine : en effet, il est important de souligner que 7 foyers sur 10 sont sous-équipés et n'ont pas la possibilité de cuisiner comme ils le souhaitent, notamment chez les 18-24 ans.
Figure 2 : Prévalence de l’insuffisance alimentaire (quantitative et qualitative) chez les étudiants, d’après l’enquête 2023 de l’Observatoire national de la vie étudiante
Des stratégies diversifiées pour faire face
Quant aux stratégies mises en place pour faire face aux difficultés alimentaires, elles ne se cantonnent pas à l’aide alimentaire : seules 20 à 30 % des personnes en situation d’insécurité/de précarité alimentaire déclarent y avoir recours (repas gratuits, paniers de denrées…). Le sentiment de honte ou de malaise est la principale raison invoquée parmi les raisons de ne pas y recourir. Toutefois, le nombre de bénéficiaires connaît une augmentation depuis la crise de Covid-19 et l’inflation qui a suivi. Récupération des invendus dans les marchés/supermarchés, recherche des produits en promotion, courses réalisées en magasins de hard discount ou dans les épiceries sociales et solidaires font partie des autres stratégies mises en place.
Au quotidien, les achats se trouvent réorientés vers certains types de produits, avec plus de féculents, de conserves et de produits prêts-à-consommer pour les personnes en situation d’insécurité alimentaire et moins de fruits et légumes, viande, poisson, œufs, fromage et autres produits laitiers, ainsi que moins de produits labellisés (bio, Label Rouge…). Des comportements en partie dictés par l’attention portée au prix mais aussi, comme mentionné précédemment, par les taux d’équipements ménagers, beaucoup plus faibles chez les personnes en situation d’insécurité alimentaire.
Enfin, les représentations du « bien manger » s’avèrent différenciées : le fait de manger à sa faim, et d’avoir accès à des repas équilibrés et complets ressort plus fortement chez les personnes en situation d’insécurité alimentaire, tandis que les dimensions de fait maison, de produits locaux/de saison, etc. sont davantage citées chez ceux en situation de sécurité alimentaire.
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