Septembre 2025En s’affirmant sur la scène internationale, la haute pâtisserie française a pris une place singulière dans la projection de l’image culturelle et attractive de la France. Au-delà de l’influence historique de la gastronomie, nos pâtissiers excellent à transmettre une aspiration universelle : la douceur. Vous avez dit « soft power » ?
En 2012, le pâtissier Dominique Ansel, installé à New York depuis plusieurs années, imagine la recette du cronut, synthèse du croissant français et du donut américain... Il ignorait alors que cette viennoiserie allait rencontrer un succès viral pour les gourmands mais aussi, et surtout, devenir un symbole de l’amitié franco-américaine. Bien que le cronut ne soit pas inscrit dans les manuels du Quai d’Orsay, il se dit – de manière non officielle – qu’il peut être volontairement servi autour d’un café lors de rencontres au sommet. La diplomatie ne laissant rien au hasard, on peut penser que le choix de cette pâtisserie est une attention envers son invité, une manière subtile d’évoquer la concorde entre les deux nations...
Passer un message tout en douceur est précisément l’un des enjeux du soft power, ou « puissance douce ». Ce concept de relations internationales apparu dans les années 1990 propose de convaincre sans contraindre en utilisant l’attractivité et la séduction : arts, culture, mode de vie... De longue date, la gastronomie française y contribue en s’appuyant sur l’image de la cuisine hexagonale, le prestige des chefs cuisiniers, l’identité des produits français, les grands dîners d’État... Sans oublier l’atout majeur que représente l’inscription par l’UNESCO du repas gastronomique des Français au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité.
La « french touch sucrée » séduit le monde
Au cœur de ce réseau d’influence, la pâtisserie joue un rôle clé que le chef pâtissier de l’Hôtel Matignon [1], Gaël Clavière (voir photo en illustration de cet article), tient à souligner. « Nous assistons depuis plus d’une décennie à une véritable montée en puissance de la pâtisserie qui démontre sa capacité à porter les valeurs de la gastronomie française tout en contribuant à en renouveler l’image, à en bousculer les acquis. Elle incarne tout particulièrement la dimension artistique doublée d’un potentiel de créativité inépuisable. » Un point de vue que partage Jérémy Del Val (Champion de France du Dessert 2014) qui, après avoir officié dans de prestigieux établissements, sillonne aujourd’hui le monde en tant que consultant. « La tradition culinaire française est de plus en plus concurrencée par la reconnaissance d’autres cultures gastronomiques : Espagne, Italie, Japon, Pérou, Chine..., mais notre pâtisserie garde une bonne longueur d’avance, affirme-t-il. Je mesure chaque jour à quel point la "french touch" sucrée bénéficie d’un incroyable pouvoir d’attraction ! »
« Cette dynamique doit beaucoup aux pâtissiers de talent qui, dans le sillage de Pierre Hermé, ont créé des boutiques en leur nom propre à l’étranger », note Gaël Clavière. Des figures comme Cédric Grolet, Hugues Pouget, Frédéric Cassel ou Christophe Michalak sont devenues de véritables icônes mondiales. Leurs créations circulent sur Instagram, dans les médias et à travers leurs boutiques à Tokyo, Londres, New York, Singapour, Dubaï… Résultat, chaque pâtisserie dégustée est une manière de « croquer la France », et chaque bouchée de plaisir se traduit en opportunité économique. En effet, le prestige de la pâtisserie française est un atout pour qui souhaite orienter sa carrière à l’international. Particulièrement dans le secteur de la restauration où les grands établissements se disputent les services de chefs pâtissiers français. Sur terre, à l’image de Tom Coll au Jumeirah Burj Al Arab de Dubaï, comme sur les océans où, par exemple, le Champion de France du Dessert Jean-Marc Diop fait battre le pavillon de l’excellence française sur la flotte des yachts Ritz-Carlton.
Un levier économique
Le rayonnement international est aussi une opportunité pour les marques françaises spécialisées dans les produits et services professionnels : chocolat, fruits, produits laitiers, vêtements de travail. « Il est incontestable que la pâtisserie française a rapproché les continents pour les acteurs économiques concernés, note Raphaelle Sorba, directrice Marketing et Communication des Vergers Boiron, leader mondial des purées de fruits surgelées. Nous réalisons 80 % de nos ventes de produits à l’international. Nos chefs pâtissiers y sont très écoutés par les professionnels avec qui ils partagent leurs expertises liées au savoir-faire Boiron comme aux savoir-faire locaux. »
Enfin, les retombées économiques se mesurent au niveau de nos filières de formation, publiques et privées, qui attirent un grand nombre de jeunes élèves et de professionnels venus des quatre coins du monde. « À la différence de la cuisine, il n’y a pas d’autodidactes en pâtisserie. Cette discipline nécessite une formation extrêmement structurée, et les systèmes de formation à l’étranger ont encore des lacunes dans ce domaine, confie le chef pâtissier Philippe Urraca [2]. Pour maintenir notre avance et continuer à tenir notre rang sur la scène internationale nous devons impérativement conserver, en France, un haut niveau d’exigence. C’est un enjeu d’image, mais c’est aussi un enjeu économique ». Dans ce domaine, la France propose un vivier sans équivalent de CFA et de Lycées Hôteliers, qui dispensent des formations à la pâtisserie de haut niveau, auquel s’ajoute un réseau d’écoles prestigieuses comme l’École nationale supérieure de Pâtisserie, Bellouet Conseil, Ferrandi, Le Cordon Bleu, Lenôtre....
Si les pâtissiers français figurent régulièrement parmi les lauréats des grandes compétitions internationales (Coupe du monde de la pâtisserie, World Chocolate Master, Mondial des arts sucrés...), les concours nationaux tels que le MOF et le Championnat de France du Dessert (CFD) exercent une influence au-delà de l’Hexagone en tant que laboratoires de l’innovation technique et créative. Comme en témoigne Luc Chatel, président, du Comité d’Organisation des Expositions du Travail et de l’Examen "Un des Meilleurs Ouvriers de France" (COET-MOF), « véritable marque d’excellence, le titre de Meilleur Ouvrier de France incarne le soft power de la pâtisserie française : nos lauréats sont sollicités à l’international tant pour leurs créations que pour leur capacité à transmettre un savoir-faire unique, notamment à travers des cycles de formation dédiés à nos produits emblématiques ».
Autre signe de rayonnement de nos grands pâtissiers, observe Jean-Patrick Blin, organisateur délégué du Championnat de France du Dessert, « des médias de référence comme So Good (Espagne) et Pasticceria Internazionale (Italie) couvrent chaque édition du Championnat et mettent en valeur les lauréats ».
Le prestige et l’impact de la douceur
Plus qu’un produit d’appel touristique et une vitrine internationale, la pâtisserie joue un véritable rôle d’ambassadeur dédié à l’influence culturelle et économique de la France. Elle diffuse des valeurs hédonistes et humanistes (plaisir, partage...) tout en s’inscrivant dans la promotion d’orientations sociétales vertueuses, comme le modèle alimentaire à la française. Enfin, ce n’est pas par hasard si la Maison Élysée, espace public dédié à l’image et à l’histoire de la Présidence de la République française [3], a été conçue sous forme de salon de thé. Le sucré est ainsi la clé d’entrée d’une expérience immersive dans les coulisses de la Présidence.
Côté prestige international, Gaël Clavière rappelle combien le dessert a pris de l’importance dans les réceptions officielles : « le dessert à l’assiette est un support idéal pour créer l’effet "waouh" auquel même les chefs d’État et de Gouvernement ne peuvent résister. Chaque dessert servi est une recette inédite ou une variation profondément revisitée d’un grand classique et l’art du dressage joue un rôle déterminant dans l’impact sur les convives. » Cette touche finale du repas est souvent le dernier souvenir que l’invité emportera de son passage en France. Une petite note d’influence par la douceur...
1. Résidence du Premier Ministre de la France.
2. Source : Grain de sucre n°29, éditions Cultures Sucre.
3. La Maison Élysée est implantée face au Palais de l’Élysée, à Paris.