La filière betterave-sucre-éthanol au cœur des enjeux territoriaux

La filière betterave-sucre-éthanol au cœur des enjeux territoriaux

filiere-et-enjeux-territoriaux

Partager l'article :

Juillet 2021

Valeur ajoutée, emplois, économie circulaire, équipements… La filière betterave-sucre-éthanol contribue aux équilibres des territoires où elle est profondément enracinée. Un patrimoine économique et un héritage socio-culturel qui font la fierté des bassins de production sucrière.

Un secteur stratégique pour la France

1er producteur européen de sucre et d’alcool agricole, la France bénéficie avec le secteur betterave-sucre-éthanol d’une filière agro-industrielle performante, créatrice de valeur et d’emplois. Au niveau national, ces activités contribuent aux enjeux de souveraineté, notamment pour les approvisionnements en sucre et en gels hydroalcooliques, ainsi qu’à la transition énergétique grâce au bioéthanol utilisé en substitution de l’essence d’origine fossile. Mais c’est aussi à l’échelle des territoires que s’exprime la dimension contributive de la filière.

Présente dans sept régions administratives et sur une trentaine de départements dans la moitié nord de la France, de la Normandie à l’Alsace, en passant par les Hauts de France et le Grand Est sans oublier le sud de l’Île-de-France et l’Yonne, la filière betterave-sucre-éthanol couvre une zone géographique où elle est historiquement et profondément ancrée. Son empreinte façonne l’identité des territoires à travers les cultures, les équipements industriels (sucreries, distilleries) et l’effervescence des campagnes sucrières qui, sur quelques mois, mobilisent les bassins de production. Souvent situées à proximité des sucreries, les industries de transformation (biscuiteries, confiseries, céréales pour petit-déjeuner, aliments pour animaux…) participent, elles aussi, au maillage territorial favorisé par les activités sucrières.

Une filière solidement structurée

La réforme du marché européen du sucre, engagée au milieu des années 2000 et finalisée en 2017 avec l’abandon des quotas de production, a inévitablement généré une restructuration du secteur. Celui-ci réunit aujourd’hui cinq groupes et sociétés sucrières (Cristal Union, Tereos, Lesaffre Frères, Ouvré Fils, Saint-Louis Sucre) , 21 sucreries et 12 distilleries.

Parallèlement, la surface agricole dédiée à la culture betteravière s’établit autour de 400 000 ha (421 000 en 2020-2021). En 2020-2021, la filière a délivré une production de 3,4 millions de tonnes (Mt) de sucre et de 17,2 millions d’hectolitres (Mhl) d’alcool éthylique à partir de betteraves et de céréales. (Découvrez les chiffres clés de la filière).

En termes de valeur ajoutée, le secteur sucrier est un des fleurons des filières agricoles et agroalimentaires qui contribuent respectivement pour 36,4 milliards d’euros et 39,6 milliards d’euros à la richesse nationale (PIB) et qui dégagent, à l’export, un excédent de 6,1 milliards d’euros. Ainsi, en 2020, la filière sucre (hors éthanol) a contribué à hauteur de 557 millions d’euros à la balance commerciale positive de la France.  (Source : FranceAgrimer, bilan 2020)

Un levier pour l’emploi

Dans beaucoup de départements de France métropolitaine, l’agriculture et l’agroalimentaire sont un moteur de l’activité économique. Ils y sont souvent les premiers employeurs, devant les secteurs de la santé, de l’éducation, du social, du transport ou des administrations publiques. La production de betteraves sucrières mobilise à elle seule 23 700 planteurs et génère des emplois directs et indirects dans les fermes, les entreprises de travaux agricoles, les coopératives et entreprises de négoce, chez les fournisseurs, transporteurs, assureurs et prestataires de services…  Parallèlement, les activités industrielles dénombrent 6 000 emplois directs en sucreries, sachant que l’enracinement de l’outil industriel au sein des zones de production agricole en fait des emplois non délocalisables.

panoramique-sucrerie-bazencourt
Les implantations de la filière betterave-sucre-éthanol sont à l’origine d’écosystèmes agricoles et industriels sur lesquels viennent se greffer d’autres activités, ce qui démultiplie leur impact positif sur le tissu économique local et sur l’emploi. Ici, le site Cristal Union de Pomacle-Bazancourt.

À ces emplois directs s’ajoutent les emplois indirects et induits qui sont corrélés aux activités de production ainsi qu’à la vie des salariés : fournisseurs, énergie, logistique, consommation des ménages, impôts et taxes… Ainsi que le précise Christian Spiegeleer, président du Syndicat national des fabricants de sucre (SNFS), « on estime aujourd’hui que chaque emploi au sein d’une sucrerie génère 10 à 14 emplois indirects et induits. Ce qui représente au total un vivier de 90 000 emplois dans un grand nombre secteurs, du machinisme agricole aux administrations locales et nationales, en passant par les semences, les hautes technologies, la recherche scientifique, les transports, les infrastructures territoriales… »

Ces données ont été corroborées par des études diligentées au niveau européen par le Comité européen des fabricants de sucre (CEFS) et réalisées en France par l’un des acteurs du marché.

Quantifier l’impact d’une sucrerie sur son environnement local : tel est l’objectif de l’étude que le cabinet Utopies a conduite pendant douze mois, en 2017-2018, sur neuf sites de production sucrière. L’analyse des achats, des rémunérations aux salariés et des retombées fiscales a ainsi permis d’évaluer l’empreinte socio-économique de chaque site.

sucrerie-bucy-tereos
Sucrerie de Bucy (groupe Tereos)

L’exemple de la sucrerie de Bucy (groupe Tereos), dans l’Aisne en offre une illustration dont voici les chiffres clés :

  • 212 emplois directs en équivalent temps plein (salariés permanents et saisonniers)
  • 86 % des salariés résident dans le département
  • La consommation de ces ménages génère 1 643 emplois induits (santé, éducation, administrations, commerces…)
  • Les achats effectués par la sucrerie auprès de ses fournisseurs permettent de soutenir 1 330 emplois indirects (agriculture, transports, services et fournitures aux entreprises…)

Soit une moyenne de 14 emplois indirects et induits pour 1 salarié en sucrerie. (Source : Tereos)

Des atouts pour le monde rural et pour l’environnement

Les activités de la filière betterave-sucre alcool contribuent au maintien d’une population active au cœur du monde rural où l’agriculture est, à elle seule, un poumon de la vie des territoires. Au-delà des emplois, elle contribue aux paysages et à l’identité régionale, à la préservation des terres agricoles et à l’attractivité du monde rural envers lequel les populations urbaines et péri-urbaines manifestent aujourd’hui un regain d’intérêt. Les cultures betteravières y jouent pleinement leur rôle, notamment dans le cadre des rotations de cultures qui sont un pilier du modèle agronomique des grandes cultures.

L’apport des cultures betteravières se mesure aussi au plan environnemental. Ainsi, un hectare de betterave fixe environ 40 tonnes de CO2 par an, et le bioéthanol produit en France à partir de la betterave sucrière permet de réduire de 70 % les émissions nettes de gaz à effet de serre dans les transports lorsqu’il est incorporé à l’essence. De plus, les sucreries étant implantées au cœur des zones de cultures, elles s’approvisionnent dans un rayon moyen de 30 km, ce qui permet de minimiser l’empreinte environnementale.

Parole d’élue

« Un atout majeur pour un bassin agricole puissant et « intelligent » »

Lise Magnier, députée de la 4e circonscription de la Marne

Votre département compte trois sucreries – à Bazancourt, Connantre et Sillery – ainsi que deux distilleries associées à ces sites. Quel rôle jouent ces implantations dans le tissu économique local ?

La betterave sucrière, premier maillon de la filière sucre-alcool, est très importante pour notre bassin agricole et sa puissante plaine céréalière. C’est tout d’abord un outil de diversification des assolements et des productions ainsi qu’un levier pour la performance économique des exploitations agricoles et pour l’emploi.

À cela, j’ajoute deux atouts majeurs. D’une part, le lien à la luzerne : les synergies entre cette plante riche en protéines et la pulpe de betterave sont une opportunité pour le développement d’une filière « déshydratation » prometteuse, particulièrement pour l’alimentation animale. D’autre part, la betterave et les activités sucrières ont favorisé l’éclosion sur notre territoire de pôles d’excellence en matière de recherche en agriculture et en biotechnologies, à l’image du pôle ARD (voir également ci-dessous, ndlr). Toutes ces activités contribuent à faire de notre territoire un bassin agricole et agro-industriel puissant et intelligent.

Quel est aujourd’hui le lien entre la population locale et ces activités ?

Comme dans la plupart des territoires ruraux, le lien historique tend à se perdre. Mais grâce au bioéthanol, nous disposons aujourd’hui d’un argument fort pour valoriser le secteur. Ce biocarburant a un impact positif sur deux sujets auxquels les gens sont sensibles : l’environnement et le pouvoir d’achat. La Région Grand Est est pionnière dans la mise en valeur de cette ressource : c’est celle qui compte le plus de stations-service distribuant du Superéthanol-E85 et propose les dispositifs les plus incitatifs !

Un exemple d’économie circulaire

La betterave sucrière est à la base d’une économie circulaire globalement vertueuse et localement utile. Chaque plante récoltée est intégralement valorisée à travers le procédé sucrier et chaque hectare de betterave sert à produire plusieurs ressources en même temps ; du sucre, de l’alcool éthylique (pour le carburant bioéthanol et les gels hydroalcooliques) et des pulpes pour l’alimentation animale. « Ces pulpes ont un rôle important pour le monde agricole, souligne Nicolas Rialland, directeur des Affaires publiques et Environnement de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB). Riches en fibres et en oligoéléments, elles sont surtout utilisées pour les bovins car elles favorisent la rumination. Elles offrent une source d’approvisionnement aux éleveurs locaux qui, à leur tour, les réintroduisent dans le circuit alimentaire à travers leur production. »

Au-delà de ces débouchés directs, la betterave ne génère aucun déchet car tous ses composants sont transformés en coproduits directement utilisables : les impuretés recueillies pendant l’extraction du sucre – appelées « écumes » – retournent à la terre en tant que fertilisant et les mélasses – ultime « résidu » du procédé sucrier – servent à produire des levures ou de l’alcool. Parallèlement, la distillation d’alcool délivre deux coproduits intéressants : le CO2 émis par la fermentation peut être valorisé dans les boissons gazeuses et les vinasses recueillies après évaporation de l’alcool sont aussi utilisées dans les champs comme fertilisant.

Bien que la production de sucre nécessite beaucoup d’eau c’est une des rares activités industrielles excédentaire dans ce domaine. L’eau contenue dans les racines fournit 95 % à 100 % de l’eau nécessaire aux opérations de lavage et d’évaporation. L’eau excédentaire est épurée puis restituée au milieu naturel via l’irrigation des cultures, ce qui représente un atout pour la gestion locale de la ressource en eau.

Des investissements dédiés à la réduction des gaz à effet de serre

Depuis les années 2000, les acteurs industriels de la filière ont engagé d’important efforts pour réduire la consommation d’énergie des sucreries. Objectifs : gagner en compétitivité grâce aux économies réalisées, mais aussi, et surtout, réduire les utilisations d’énergies fossiles et abaisser les émissions de gaz à effet de serre. Exemple de cet engagement, entre 2010 et 2020, Cristal Union a achevé sa transition énergétique et réduit de 8,2 % l’énergie consommée par tonne de betterave mise en œuvre. Le groupe a aussi mis en service trois chaudières biomasses qui ont contribué à réduire les émissions de GES de 15 %. « De plus, notre groupe s’est fixé un nouveau cap ambitieux : être leader de la décarbonation et réduire les émissions de GES de 35 % d’ici 2030, ce qui revient à économiser 265 000 tonnes de CO2, explique son directeur RSE, Michel Mangion. Ce programme est à la fois une stratégie et un engagement d’avenir qui a été reconnu par le gouvernement dans le cadre du plan « France Relance » et qui nous oriente vers la neutralité carbone à l’horizon 2050. »

Pour atteindre leurs objectifs, les industriels agissent sur trois leviers : la modernisation des équipements techniques, l’optimisation de l’équilibre thermique des sucreries, qui est un enjeu majeur pour cette industrie, et la substitution de l’énergie primaire d’origine fossile par de l’énergie renouvelable issue de la biomasse. Plusieurs millions d’euros d’investissements y sont consacrés, chaque année, sur l’ensemble de la filière.

Les dispositifs mis en place se situent à tous les niveaux du procédé sucrier. Par exemple, la vapeur générée lors de l’évaporation des jus sucrés est récupérée puis utilisée en circuit fermé. Dans certaines sucreries, elle sert à produire de l’énergie en « co-génération » vapeur-électricité. Par ailleurs, l’utilisation croissante de la biomasse pour alimenter les fours et unités de séchage permet d’abandonner progressivement les combustibles fossiles (fuel, charbon, gaz…).

Enfin, la biomasse peut également servir à produire du biogaz à travers des unités de méthanisation. Outre la réduction des émissions de CO2, cette production d’énergie renouvelable fournit des débouchés aux filières agricoles locales (déchets forestiers ou agricoles…) dans une logique d’économie circulaire et permet de valoriser sur place une partie des pulpes de betteraves produites par la sucrerie. Autant d’initiatives concrètes et convergentes qui font de l’industrie sucrière un acteur à part entière de la « décarbonation » et des dynamiques territoriales… Elles contribuent également à la fierté des femmes et des hommes qui travaillent dans ce secteur agricole et agroalimentaire ancré dans les territoires et auquel ils sont profondément attachés.

Des écosystèmes tournés vers l’innovation

Depuis son origine, l’industrie sucrière favorise l’épanouissement d’écosystèmes agro-industriels à partir de ses implantations. Des activités telles que l’amidonnerie, la glucoserie et la distillation ont été les premières à s’installer sur les sites, ou à proximité directe, afin de tirer parties des synergies existant entre ces métiers et la filière betterave-sucre.

Aujourd’hui, les filières de transformation du végétal, de la chimie verte et des biotechnologies ont rejoint le mouvement. Soit sous forme d’unités de production, soit en tant que centres de recherche et d’innovation. Ainsi la sucrerie-distillerie Cristal Union de Bazancourt-Pomacle (Marne) (sucrerie et distillerie Cristal Union), accueille une bioraffinerie, un fabricant de composés biosourcés pour les cosmétiques (groupe Givaudan), un pôle d’innovation dédié aux biotechnologies industrielles (ARD), un pôle académique (Centre européen de biotechnologie et de bioéconomie) ainsi qu’une constante rotation de start-ups qui bénéficient de cet environnement propice à leur incubation.

Sur le même thème