Le CEDUS, Centre d’Etudes et de Documentation du Sucre (filière betterave, canne, sucre en France), souhaite réagir à vos dernières interventions très alarmistes sur la consommation de sucre dans votre dernier ouvrage[1] et dans la presse.

 

Si votre livre dénote une volonté louable de vulgarisation scientifique sur un sujet complexe, y compris en abordant des sujets novateurs comme le microbiote ou les liens entre maladies chroniques et l’inflammation, il est d’autant plus dommageable d’y trouver de telles imprécisions et raccourcis.

 

Tout d’abord, une confusion tristement classique tout au long de votre livre : le raccourci entre d’une part le sucre et d’autre part la glycémie ou le glucose (par exemple « le sucre possède en lui-même un effet inflammatoire direct sur les tissus cardio-vasculaires »). Plus généralement, les termes sucre, sucres et glucides[2] sont souvent utilisés improprement. Ce flou terminologique vous conduit à suggérer de manière erronée un lien direct entre l’excès de consommation de « sucre » et le diabète. Cette confusion est commune chez les non spécialistes ; aussi est-il regrettable qu’en tant qu’expert, vous n’ayez pas pris le temps de nuancer ces questions dans votre ouvrage. 

 

Comme vous le savez, la glycémie reflète la teneur en glucose dans le sang, ce glucose pouvant provenir certes du saccharose – communément appelé sucre – mais également de la digestion de tous les aliments glucidiques, qu’il s’agisse de fruits, de produits laitiers ou céréaliers. C’est bien un excès durable de calories – quelle que soit leur origine – qui peut entraîner à terme une surcharge pondérale, elle-même facteur de risque de diabète de type 2, comme le soulignent les diabétologues et les associations de patients diabétiques.

 

Vous connaissez sur ce point l’état de la science : aucune étude n’a montré de lien de cause à effet entre la seule consommation de sucre et la survenue d’un diabète. Le diabète tout comme l’obésité est une pathologie multifactorielle associée notamment au manque de sommeil, à la pollution, l’activité physique, le type de microbiote, la prédisposition génétique, comme vous le précisez vous-même dans votre livre.

 

Concernant vos propos sur les « surconsommations de sucre », cette croisade est-elle justifiée en France ? comme s’interroge le dossier très bien documenté du magazine Que Choisir Santé[3]. Rappelons que les ventes de sucres ajoutés à l’alimentation sont stables en France depuis plus de 40 ans et demeurent nettement inférieure à celles des Etats-Unis, par exemple, où elle sont en moyenne 2 fois plus élevées. D’après les enquêtes alimentaires nationales, on estime la consommation de sucre en France à environ 25 kg/an/personne[4].

 

Par ailleurs, vous employez dans votre livre un discours de l’excès souvent aussi imprécis qu’anxiogène : « nous gaver de sucreries »[5], « aliments riches en sucres cachés », « produits sucrés riches en sucres raffinés » « surabondance », « surconsommation », « le diabète, une sorte de revanche des esclaves des plantations de canne à sucre », aboutissant à des raccourcis et une dramatisation des risques : « l’addiction au sucre […] serait à l’origine des 3,5 millions de diabétiques en France »[6], « un produit dopant en vente libre »…

 

Sur la question de l’addiction au sucre, vous citez les résultats des études menées sur des animaux[7] pour affirmer qu’il existe bien une addiction chez l’homme. Si d’un point de vue biochimique, la consommation de sucre induit une réponse dans le cerveau liée au plaisir et à la récompense, ce n’est évidemment ni la preuve, ni la cause d’une dépendance[4].

 

Tout récemment, le réseau d’experts européen NeuroFast a statué sur la question de l’addiction alimentaire[8]. Il conclut que chez l’homme, il n’existe aucune preuve qu’un aliment spécifique, ingrédient ou additif alimentaire provoque une forme de dépendance même si chez certains sous-groupes, on observe un comportement alimentaire « addictive-like », vers les aliments gras-sucrés, jamais vers le seul sucre. Dans ces rares cas, des mutations génétiques semblent favoriser l’impulsivité alimentaire.

 

Nous vous rejoignons sur votre analyse du mécanisme de la restriction cognitive : « à force de ne plus écouter ses envies,[…]diaboliser les aliments et se refuser absolument les plaisirs de la table […] on brouille tout le tableau de bord qui gère l’apport énergétique ». Cependant la restriction cognitive que vous décrivez ne fait pas « basculer dans l’addiction », elle mime l’addiction[9].

 

Notre propos n’est pas de nier, ni même de réduire l’importance des questions de santé publique liées à l’alimentation, mais d’appeler à plus de mesure sur ces questions complexes.

Nous restons persuadés que sensibiliser au risque du pré-diabète est un sujet important, le faire en jouant sur la peur et les interdits n’est ni pertinent ni fondé scientifiquement.

 

 

Bruno HOT, Président du CEDUS



[1] « Le plaisir du sucre au risque du prédiabète » – éditions Odile Jacob.

[2] Traité de nutrition clinique, Chapitre Glucides alimentaires, Quillot, Ziegler, éditions Médecine Sciences Flammarion

[3] « Mangeons-nous trop de sucre ? » – Que Choisir – Octobre 2013 

[4] Credoc, NHANES 

[5] « Consommons moins de sucre, c’est urgent ! » Ouest France, octobre 2013 

[6] « Le sucre pire que la coke ? » ELLE, septembre 2013

[7] M. Lenoir, S.Ahmed et al, « Intense Sweetness Surpasses Cocaine Reward », 2007

[8] NeuroFAST consensus opinion on food addiction, 2013

[9] Apfeldorfer , 5èmes Rencontres du Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids, octobre 2007

Auteur : Bruno Hot