Manger de manière intuitive c’est manger en fonction de nos sensations de faim et de satiété plutôt que sous le coup des émotions (anxiété, solitude, ennui…), et de ne considérer aucun aliment comme interdit lorsque l’on a faim.

Alors que l’alimentation intuitive (définie et évaluée selon une échelle validée[1]) a déjà été associée à un moindre poids[2], et qu’elle est considérée par certains comme un facteur protecteur vis-à-vis de l’obésité, les chercheurs ont souhaité évaluer auprès de plus de 40 000 participants de la cohorte française Nutrinet les rôles respectifs de ses trois dimensions sous-jacentes sur la qualité du régime : 1) manger en réponse à des signaux physiques plutôt qu’émotionnels ; 2) se fier à ses sensations de faim et de satiété ; 3) s’autoriser à manger de façon inconditionnelle (c’est-à-dire sans s’imposer aucune règle sur le type d’aliment, la quantité consommée ou le moment de consommation, avec ou sans faim).

 

Écouter ses sensations de faim et de satiété

Première association mise en évidence : le fait de manger en réponse à des signaux physiques plutôt qu’émotionnels (dimension 1) était corrélé à des apports énergétiques plus élevés chez les hommes, mais moins élevés chez les femmes. Chez les personnes présentant les scores les plus élevés, on observait une consommation réduite (- 15 à 20 g/j environ) d’aliments gras et sucrés – produits souvent consommés en tant que snacks ou comme aliments réconfortants. Par ailleurs, une association inverse était mise en évidence entre le fait d’écouter ses signaux de faim et de satiété (dimension 2) et l’apport énergétique chez les femmes (-35 kcal/j environ).

De façon générale, les dimensions de l’alimentation intuitive consistant à manger en réponse à des signaux physiques plutôt qu’à des émotions et à écouter ses sensations de faim et de satiété ressortaient donc comme associées à des apports nutritionnels plus favorables.

 

Tout s’autoriser : un état d’esprit propice à la surconsommation ?

Quant au fait de s’autoriser à manger de façon inconditionnelle (dimension 3), cela était associé à un apport énergétique plus élevé (+ 100 kcal/j environ), qui se traduisait par une consommation accrue d’aliments gras et sucrés (+ 6 g/j environ) et d’aliments de type fast-food, pizzas, quiches (+ 8 g/j environ) et biscuits apéritifs (+ 7g/j environ) ; ainsi que par une moindre consommation d’aliments peu transformés tels que les fruits et légumes, les produits laitiers, la viande, etc. Cette attitude « zéro interdit » pourrait ainsi conduire à la surconsommation, notamment dans l’environnement alimentaire actuel caractérisé par une omniprésence d’aliments très denses énergétiquement.

Enfin, chacune des trois dimensions de l’alimentation intuitive se révélait associée à un nombre réduit d’épisodes de consommation hors repas (« snacking ») ou à une moindre tendance à manger sans faim entre les repas.

 

Individualiser les dimensions de l’alimentation intuitive : les limites de la démarche

Ainsi, à l’exception du snacking, la présente étude fait ressortir des associations variables entre les différentes composantes de l’alimentation intuitive et la qualité des apports alimentaires, aussi bien en termes d’apport énergétique total que de typologie d’aliments consommés. Notamment, la dimension « permissive » se distingue des deux autres, fondées sur le respect des sensations physiques et l’écoute des sensations de faim et de satiété. Cette dimension présente toutefois des limites : évaluation basée uniquement sur quatre questions, biais possible de sous-déclaration des mangeurs « restreints » (près de un participant sur deux dans l’étude déclare faire ou avoir déjà fait un régime) qui présentent des scores bas sur cette échelle, etc.

 

Concernant l’extrapolation des résultats, les auteurs précisent certaines spécificités de la cohorte Nutrinet : une motivation accrue des participants pour le sujet (recrutement basé sur un partenariat de longue durée), une sur-représentation de femmes (77 % de l’échantillon) et de personnes d’un haut niveau d’éducation, ou encore un faible taux de surpoids et d’obésité. À garder à l’esprit en outre, la nature transversale de l’étude. Enfin, si analyser séparément les différentes dimensions de l’alimentation intuitive peut permettre de préciser les composantes les plus à même d’impacter notre alimentation, on peut toutefois regretter la perte de sens associée à ce découpage, qui ne permet plus de conclure sur l’alimentation intuitive dans son ensemble.

 

À retenir :

  • Parmi les dimensions de l’alimentation intuitive, le fait de manger en réponse à des signaux physiques plutôt que sous le coup de l’émotion, et d’écouter ses sensations de faim et de satiété est associé à un régime de meilleure qualité nutritionnelle.
  • En revanche, le fait de s’autoriser à manger de façon inconditionnelle ressort comme associé à un apport énergétique supérieur, suggérant la nécessité de développer une « conscience nutritionnelle » a minima dans l’environnement alimentaire obésogène actuel.
  • Si distinguer les dimensions de l’alimentation intuitive permet de préciser les rôles de ses différentes composantes, cette analyse ne permet pas de conclure sur l’alimentation intuitive dans son ensemble.

 

[1] The Intuitive Eating Scale-2: item refinement and psychometric evaluation with college women and men. Tylka TL , et al. J Couns Psychol 2013.

[2] Intuitive eating is inversely associated with body weight status in the general population-based NutriNet-Sante study. Camilleri GM, et al. Obesity (Silver Spring) 2016.

 

Intuitive Eating Dimensions Were Differently Associated with Food Intake in the General Population-Based NutriNet-Santé Study.

Camilleri GM, Méjean C, Bellisle F, Andreeva VA, Kesse-Guyot E, Hercberg S, Péneau S.

J Nutr. 2017 Jan

Auteur : Camilleri GM

Documents supports :
Brèves Nutrition N° 73 - Juillet-Aout 2018