Dans le cadre d’un article paru dans la revue Neuropsychopharmacology, Paul Fletcher, professeur en neurosciences de la santé à l’Université de Cambridge, et Paul Kenny, professeur et directeur du Drug Discovery Institute à New York, débattent du concept d’addiction alimentaire.

Des arguments contre le modèle d’addiction alimentaire…

Peut-on réellement parler d’addiction concernant la nourriture ? Le Pr Paul Fletcher s’insurge contre cette idée, notamment car les effets des aliments sur le cerveau ne peuvent pas être comparés à ceux des drogues.

Selon lui, plusieurs problèmes subsistent avec ce modèle. Le premier : la substance addictive demeure inconnue, même si quelques études suggèrent une combinaison de sucres raffinés et de graisses. Le second repose sur la caractérisation du trouble lui-même, qui se rapproche du symptôme d’hyperphagie boulimique, avec, en sus, un déséquilibre neurobiologique.

Au-delà de l’aspect critique du modèle, il note que l’imagerie ne doit pas servir de base pour émettre des allégations concernant les changements neurobiologiques sous-jacents à la dépendance alimentaire. Enfin, il s’interroge quant à la possible transposition à l’Homme des schémas de manipulation contrôlée de nourriture chez les rongeurs.

… et des arguments pour

Pour le Pr Paul Kenny au contraire, l’addiction à l’alimentation partage de nombreuses fonctionnalités avec la dépendance aux drogues, à savoir : la sensation de privation, une propension à la rechute pendant les périodes d’abstinence, et une consommation persistante malgré la prise de conscience de son action négative sur la santé ou l’environnement social. Citant des données d’imagerie, il évoque que des aliments peuvent stimuler des changements dans l’activité des circuits cérébraux connus dans la toxicomanie. Selon le chercheur, il semble toutefois déraisonnable de supposer qu’il existe un schéma spécifique d’activité cérébrale lié à la dépendance alimentaire, alors même que les techniques d’imagerie n’ont pas (encore) permis d’en identifier un pour la toxicomanie.

Faire avancer le champ des recherches

Les deux chercheurs s’accordent cependant sur le fait que le concept d’addiction alimentaire souffre d’une terminologie inadaptée, car trop imprécise pour signifier un symptôme clinique. Tous deux conviennent également qu’il existe des modèles de comportements alimentaires ressemblant aux troubles liés à l’utilisation de substances addictives.

Les deux experts recommandent d’analyser les différences notables entre les compulsions alimentaires et la toxicomanie, afin de comprendre si les similitudes cliniques superficielles sont sous-tendues par des mécanismes plus profonds.

À retenir :

  • L’addiction alimentaire reste un concept flou : les substances potentiellement addictives des aliments n’ont pas été identifiées et les changements neurobiologiques sous-jacents doivent être précisés.
  • Les changements dans l’activité des circuits cérébraux associés à des surconsommations alimentaires explorés chez l’animal doivent être confirmés chez l’Homme.

 

Source : Fletcher PC et Kenny PJ. Food addiction: a valid concept ? Neuropsychopharmacology. 2018 Dec; 43(13):2506-2513. doi:10.1038/s41386-018-0203-9.

Auteur : Fletcher PC et Kenny PJ