Une infographie très à charge sur le sucre a été postée récemment sur YouTubeFR. Financée par France Télévisions et une société de production, la vidéo aligne des chiffres et des messages particulièrement alarmistes sur le sucre, donnant pour principal responsable de l’obésité le lobby sucrier. Ces messages « chocs » sont-ils justes ?


OUI, 45 000 emplois et 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, c’est la réalité de la filière sucre en France aujourd’hui. Doit-on rougir de chiffres illustrant le travail d’hommes et de femmes cultivant la betterave en Métropole ou la canne à sucre dans les départements outre-mer et produisant le sucre sur une trentaine de sucreries en régions (pour mémoire, France Télévisions, c’est 10 000 emplois et 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires).


NON, les aliments ne sont pas « gorgés » de sucre par les industriels, trop de sucre est pénalisant pour le goût et aussi pour la texture. Les chiffres avancés dans la vidéo de 3 cuillers pour une fondue de poireaux sont faux : c’est une confusion classique entre le sucre ajouté et le total des glucides (amidons + sucres naturellement présents + sucres ajoutés). Selon la source proposée, la fondue de poireaux ne contient même pas de sucre ajouté dans la liste des ingrédients ! Même confusion pour le sandwich.


OUI, 60 % du sucre en France est employé pour la préparation de produits alimentaires. Depuis les années 1970, nous utilisons de moins en moins de sucre à la maison ; les confitures, les gâteaux, les desserts, les sirops sont désormais plus souvent achetés que fabriqués à domicile. Il y a aujourd’hui plus de diversité dans l’offre de produits sucrés mais nos consommations globales de sucre sont restées les mêmes depuis plus de 40 ans [1].


NON, 35 kg par an n’est pas la réalité de la consommation de sucre en France, c’est une donnée de vente incluant des usages non alimentaires et les pertes liées aux aliments produits mais non consommés (périmés, jetés, etc.). Selon les évaluations issues des enquêtes de consommation[2], la réalité se situe plutôt autour de 25 kg/an, remarquablement stable depuis des années. Comparer cette donnée à ce que l’on consommait en 1800 pour en faire une preuve de plus de la culpabilité du sucre n’a pas grand sens : selon l’Insee et l’Inra, sur la même période, la consommation de poisson est passée de 2,5 à 35 kg également, celle de pain et d’alcool pur a été divisée par 3 tandis que l’espérance de vie a plus que doublé (40 ans en 1800). Suggérer des liens de causalité aussi simplistes n’est pas acceptable.


– NON, il n’y a pas d’addiction au sucre ni même aux produits sucrés démontrée chez l’Homme. Le syndrome de sevrage évoqué pour les rats est provoqué après l’administration répétitive de solutions sucrées suivie d’une privation prolongée de toute nourriture. Ce qui entraîne naturellement une faim exacerbée, interprétée à tort comme une dépendance. La préférence pour le sucre ou le sucré chez des rats cocaïnomanes sont, selon leurs auteurs mêmes, à confirmer : les rats en question sont en fait assez réfractaires à la cocaïne, et ce qui marche pour le sucré chez le rat se retrouve aussi pour le gras ou le salé. Chez l’Homme, les scientifiques évoquent – chez certains individus – des éventuelles addictions comportementales au fait de manger mais aucune addiction à une substance (sucre ou gras)[3].


OUI, l’obésité et le diabète évoluent de manière épidémique dans le monde depuis les années 1970, mais il n’est évidemment pas juste de suggérer que le sucre en serait le principal voire l’unique responsable. L’ensemble des nutritionnistes et spécialistes de santé publique s’accordent sur la complexité des facteurs nutritionnels et non nutritionnels entrant en ligne de cause ; évitons la caricature. Sinon comment expliquer la progression de l’obésité dans des pays dont la consommation de sucre a diminué au cours des dernières décennies (USA, UK, Canada, Australie notamment) ?[4]


– NON, le lobby agroalimentaire n’a pas dépensé 1 milliard d’euros pour éviter un étiquetage nutritionnel. Ce chiffre d’un milliard d’euros, largement relayé par certains médias, est l’estimation du budget dépensé pour toute l’Europe, afin de mettre en place ( y compris la fabrication de nouveaux emballages) les Repères Nutritionnels Journaliers (ou  Guideline Daily Amounts en anglais) qui viennent compléter de manière volontaire l’information nutritionnelle du consommateur sur les emballages des produits alimentaires.[5]


Gare aux raccourcis et aux interprétations hâtives, l’alimentation, sucrée ou non, et son impact sur la santé sont des sujets sensibles mais par nature complexes. Le sucre a toute sa place dans l’alimentation quotidienne des Français, contribuant bien entendu au plaisir sucré au cours des repas, mais apportant également sa part à la diversité des recettes et à la transmission des savoir-faire culinaires.


Le 22 octobre 2014



[1] Mémo-statistique 1972 / Mémo-statistique 2014

[2] Enquête INCA 2 (enquête Individuelle Nationale des Consommations Alimentaires) et Crédoc, CCAF 2010