ÉDITO Par Muriel Tallandier

 

Je l’avoue, je m’arrête souvent sur la justesse des images des proverbes africains. Celui-ci éclaira récemment la lecture que je venais de faire d’un article consacré aux essais du moment sur… « l’Ennemi Sucre ». Et, comment dire, ils fleurissent avec le printemps on dirait. Après le blé, les oeufs, le lait de vache et ses dérivés, maintenant c’est le sucre qui est visé. Waouh. À croire qu’on s’en prend délibérément à la pâtisserie en attaquant un à un les ingrédients de base de ses recettes. En les cumulant, on en conclurait presque qu’avaler un gâteau, c’est littéralement s’empoisonner. Rien de moins.

Certes, certains de ces ouvrages en forme d’enquête sont intéressants. Je suis même convaincue que la plupart des informations qu’on y lit sont vraies. Mais pourquoi choisir le vernis de titres à sensation ? Pourquoi appeler au « sans sucre » alors que là n’est pas le problème. Comme souvent, le problème, c’est l’excès. On trouve bien des propos plus nuancés, une invitation plus raisonnable au « slow sucre » dans un des ouvrages, mais il faut pour cela attendre d’en arriver aux conclusions. Eh oui ! La vérité fait moins vendre que les fleurs, alors va pour un titre accrocheur.

Vous voulez nous faire croire que prendre du plaisir en mangeant tue ? Et si on arrêtait un peu les mono obsessions ? C’est comme les régimes mono produits, c’est très marketé, on se laisse tenter, mais on n’y revient pas, car au fond ça n’a rien de bon. Comment peut-on raisonnablement imaginer que le monde ira mieux en se frustrant, en excluant le plaisir d’un gâteau, d’un dessert, d’une douceur, d’un chocolat, d’un fruit… juste parce que c’est sucré ? Ce serait se faire du mal pour rien. Car si en abuser peut nuire à notre santé, les bienfaits psychologiques d’une alimentation plaisir sont également reconnus.

Prôner le plaisir des sens, de la gourmandise, des bons produits, à l’ère des interdits, des peurs et des IMC skinny ; valoriser la création, la poésie, la curiosité, la fantaisie, l’artisanat que défendent nos pâtissiers au quotidien, mais aussi les acteurs du slow food, voilà un message qui nous paraît important dans ce contexte de stigmatisation d’un ingrédient, aussi addictif soit-il. Un message en forme de résistance à l’inclinaison générale du « dé-manger » ou du « manger utile et santé ». Restrictions et alertes déplacées préparent en effet le lit de repas aseptisés, sans saveur, sans odeur, sans plaisir, juste nutritifs, mais parfaitement stériles. Les fleurs sans les fruits.

C’est sûr, de nos jours – et ce n’est pas réservé à l’alimentation –, la peur fait mieux vendre que le plaisir. À ce train-là, on risque de priver nos enfants de leurs premiers souvenirs gourmands, d’une partie de leur nostalgie sensorielle. S’il n’y a plus de madeleine, il n’y a plus de Proust. Et ça, ça a l’odeur des pires scénarios d’anticipation de mon enfance à moi.