Conduites addictives [Dossier Pratiques en Nutrition]

Le dernier numéro 2017 de Pratiques en Nutrition[1] comporte un dossier spécial sur le thème des « conduites addictives« , coordonné par Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition de l’Institut Pasteur de Lille. Dans son édito, il rappelle que l’usage du mot « addiction » s’est banalisé et qu’il y a souvent abus de langage comme lorsqu’une patiente se dit « boulimique » parce qu’elle mange simplement vite et beaucoup. Le dossier fait le point sur la question de l’addiction et des troubles du comportement alimentaire.

 

Au sommaire :

– Le point sur les addictions, par Bernard Waysfeld, Nutritionniste et Psychiatre.

Cet article revient sur les définitions de l’addiction et de l’addiction alimentaire et les différents troubles du comportements alimentaires (TCA).

Quelques citations :

« Les aliments ne constituent pas en eux-mêmes des substances addictives, les sujets sont davantage addicts à une conduite qu’à un produit ».

« Ces troubles s’inscrivent dans ce qui est aujourd’hui appelé l’alimentation émotionnelle (emotional eating). Le stress et d’autres émotions agissent comme élément déclenchant et la compulsion qui suit possède un effet apaisant. L’ensemble des TCA sévères répondent à ce qu’il est convenu de nommer une « addiction comportementale » […] ».

« En l’état actuel des connaissances, il n’existe pas de traitement univoque des troubles addictifs alimentaires. Schématiquement, deux axes doivent être privilégiés. L’axe diététique […] L’axe psychologique […] ».

 

– L’anorexie mentale, une addiction ? par Julia Clarke, Marie-France Le Heuzey, pédopsychiatres de l’hôpital Robert-Debré, et Nicolas Ramoz, chercheur Inserm Paris-Descartes.

Les auteurs de cet article débâtent de l’idée que l’anorexie mentale (AM) puisse être considérée comme une addiction comportementale.

Quelques citations :

« Plusieurs voies biologiques sont impliquées dans le circuit de la récompense et l’AM ».

Des études récentes ont montré l’existence d’une activité cérébrale anormale chez les patientes atteintes d’AM, impliquant les circuits de la récompense, parmi lesquels le striatum ventral ».

« Il s’agit [l’AM] d’un trouble complexe, qui s’intègre dans un modèle de trouble à expression multiple et qui ne peut donc pas être résumé à une anomalie spécifique de la régulation de l’appétit. »

 

– Addiction aux aliments, à un comportement alimentaire, restriction cognitive, conséquences, par Gérard Apfeldorfer, psychiatre du G.R.O.S. (groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids), et Jean-Philippe Zermati, médecin nutritionniste

L’article fait le point sur les notions d’addiction à l’alimentation et montre que la restriction cognitive mime l’addiction.

Quelques citations :

« Plutôt que d’envisager la surconsommation comme due à une addiction à un ou des aliments (food addiction), sans doute vaut-il mieux l’envisager comme une addiction à un comportement alimentaire (eating addiction). C’est aujourd’hui cette notion qui fait consensus. »

« Si la restriction cognitive est présente, plutôt que d’interdire ou restreindre les aliments à haute densité énergétique, il conviendra de veiller à les banaliser, les dédiaboliser, de telle sorte que la personne puisse les manger sans culpabilité et, à nouveau, écouter ses sensations alimentaires. »

 

La pratique problématique de l’activité physique, par Laurence Kern et coll., enseignante chercheure de l’université Paris Nanterre.

Les auteurs proposent d’étudier l’activité physique (AP) pratiquée de manière excessive comme une dépendance.

Quelques citations :

« La pratique problématique de l’activité physique représenterait une forme de dépendance comportementale. »

« Deux types de dépendance à la pratique sportive : la dépendance primaire et la dépendance secondaire. Pour le premier type de dépendance, l’AP est une fin en soi, les individus sont intrinsèquement motivés par cette pratique. […] La dépendance primaire à l’AP est rare. La dépendance secondaire s’observe surtout à travers des troubles alimentaires. »

 

Addiction au goût sucré, mythe ou réalité, par Jean-Michel Lecerf.

Pour conclure sur ce dossier, le Professeur Lecerf s’intéresse à l’addiction « au goût sucré » en opposant préférence / attirance et pulsions / compulsions / craving.

Quelques citations :

 « L’attrait pour le sucre est physiologique, même si tout le monde ne perçoit pas la saveur sucrée de façon identique et n’éprouve pas la même attirance. L’alimentation exerce des effets psychotropes traduisant l’interaction entre l’image sensorielle et les effets post-ingestifs des aliments pour nous pousser à manger. Certains sujets utilisent les aliments sucrés pour se réconforter. Il n’est pas question d’addiction même si les voies neuronales de la récompense sont celles empruntées par les véritables produits addictifs. »

« Tout ceci montre à quel point, pour nous pousser à manger, des mécanismes induisant des effets agréables et impliqués dans la régulation de la prise alimentaire ont été élaborés, afin de satisfaire… les besoins énergétiques : le comportement au service du métabolisme. »

[1] Pratiques en nutrition, n° 52, octobre-novembre 2017. © Elsevier Masson